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Etape 10 : Luchon - Bayonne

326 km. 20 juillet 1911

- Duboc en tête
2ème du général à 7 points de Garrigou, Paul Duboc a bien compris que c’est aujourd’hui, lors de la grande étape pyrénéenne, qu’il doit frapper un grand coup s’il veut remporter l’épreuve. Le voici échappé dès le col de Peyresourde en compagnie de Georget et d’Ernest Paul. Les 3 hommes passent à Arreau (km 30) à 5 heures du matin 2’ avant Brocco, 3’ avant Garrigou qui dirige un petit groupe de poursuivants. Dans le Tourmalet que le Tour de France escalade pour la 2ème fois de l’histoire, Duboc semble "étourdissant de brio, d’aisance et de facilité. Il a lâché où et quand il a voulu, d’abord le disgracieux Ernest Paul puis Georget, lui-même, le hèros du Galibier" (H. Desgrange "L’Auto").
A Barèges (km 82), "La Pomme" qui s’est fait rejoindre par Georget, compte 7’ d’avance sur Paul, 8 sur Brocco, 10 sur Garrigou.

- Duboc empoisonné ?
Il lui faut désormais gravir le col d’Aubisque. Et là, c’est la catastrophe. H. Desgrange raconte : "Je trouvai Duboc à un tournant de route, dans d’affreux hoquets, pris de nausée qui le rendaient verdâtre, atteint d’une diarrhée terrible et de vomissements douloureux. Georget (certainement une erreur de la part du créateur de la Grande Boucle) me déclara qu’il avait passé une excellente nuit et qu’il attribuait son malaise à l’indigestion des mets dont il s’était ravitaillé au contrôle d’Argelès. (...) Vainement lui donna-t-on un peu d’alcool de menthe. Je flairai moi-même un bidon qu’il avait à coté de lui et qui me parut ne pas sentir l’odeur du thé" ("L’Auto"). Duboc repartira 1 heure un quart plus tard et se classera 21ème de l’étape à 3h47’ du vainqueur. Ses espoirs de gagner le Tour de France se sont écroulés.
Rapidement, les observateurs estiment qu’il s’agit d’un empoisonnement. Desgrange semble soupçonner Joseph Calais, le directeur sportif de Garrigou. Pierre Chany, dans sa "Fabuleuse Histoire du Tour de France" n’hésite pas à dénoncer le coureur Basque François Lafourcade  : "Doping pour les uns, poison pour Duboc ! Il agissait sur commande, à la façon des tueurs à gage d’aujourd’hui. Il fut disqualifié à vie mais la nouvelle resta confidentielle et il mourut courageusement au front en 1915" (en 1917 en réalité).
Et s’il n’y avait pas de coupable ? Le docteur de Mondenard penche plutôt pour "une indigestion de champagne, voire d’un autre cocktail nutritionnel néfaste par rapport aux conditions de course." (...) "Lors d’un ravitaillement en plein effort, la digestion peut être fortement perturbée et des crampes d’estomac, voire des vomissements, de la tachycardie, de l’essoufflement peuvent survenir. La masse sanguine, au moment de la digestion, est appelée au niveau de l’appareil digestif (estomac, intestin) et ce au détriment du muscle et du cerveau. C’est ce qu’on appelle le balancement circulatoire. Si, à ce moment là, le cycliste effectue un effort maximal, tel que l’ascension de col, en l’occurrence l’Aubisque, les muscles et le système digestif se trouvent défavorisés alors qu’ils réclament chacun d’eux un afflux sanguin optimal pour accomplir leur travail. In fine, tout sportif doit savoir que digestion et effort musculaire peuvent poser des problèmes lorsqu’ils sont associés et des risques de désordre organiques sont à redouter. On comprend mieux pourquoi un bidon pétillant, surtout s’il est glacé, pénétrant dans un tube digestif à 39° (température du corps à plein effort) sur un organisme déjà entamé par plusieurs heures de selle, peut provoquer toute une cascade de désordre du transit tels que vomissements et diarrhées". N’est-ce-pas d’ailleurs ce qui était déjà arrivé à Maurice Brocco lors de l’étape Belfort - Chamonix alors que ce dernier caracolait en tête ?

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La défaillance de Duboc

- Brocco vainqueur et exclu
Brocco, parlons-en justement ! Souvenez-vous que, lors de l’étape précédente, Desgrange avait exclu "Coco" de la Grande Boucle car celui-ci louait ses services au plus offrant. Mais Brocco a fait appel de cette décision devant l’U.V.F. Ce qui lui a permis de prendre le départ de Luchon. Et le bougre a aujourd’hui décidé de se mettre en valeur. 4ème à Barèges après l’ascension du Tourmalet, Brocco passe en tête au sommet de l’Aubisque et traverse Eaux-Bonnes (km 149) avec 16’ d’avance sur Garrigou et Georget. Sans jamais laisser paraitre de fatigue, Brocco poursuit sa route pour brillamment remporter cette étape avec 34’ d’avance sur Garrigou, plus que jamais solide leader de l’épreuve.
Le soir même, Maurice Brocco apprendra que son appel a été rejeté et qu’il est bel et bien exclu du Tour.

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Maurice Brocco (1883-1965) à Bayonne, fier du bon tour qu’il a joué à H. Desgrange
"Coco" reviendra sans grande réussite sur les routes du Tour jusqu’en 1914... avant de devenir un redoutable coureur sur piste, vainqueur des prestigieux 6 jours de New-York en 1920, 1921 et 1924 ainsi que ceux de Chicago en 1923.

- Classement de l’étape

Place Coureur Temps / Ecart
1 Maurice Brocco (Fra)* en 13h26’
2 Gustave Garrigou (Fra) à 34’
3 Emile Georget (Fra) à 37’
4 Ernest Paul (Fra) m.t.
5 Charles Crupelandt (Fra) à 43’
6 Henri Devroye (Bel) à 58’
7 Firmin Lambot (Bel) m.t.
8 François Faber (Lux) à 1h15’
9 Ottavio Pratesi (Ita) à 1h45’
10 Louis Heusghem (Bel) à 1h59’

* déclassé
- Classement général

Place Coureur Temps / Ecart
1 Gustave Garrigou (Fra) 28 pts
2 Paul Duboc (Fra) 54 pts
3 François Faber (Lux) 64 pts
4 Emile Georget (Fra) 70 pts
5 Louis Heusghem (Bel) 74 pts
6 Charles Crupelandt (Fra) 96 pts
7 Henri Devroye (Bel) 124 pts
8 Jules Nempon (Fra) 126 pts
9 Ernest Paul (Fra) 127 pts
10 Charles Cruchon (Fra) 131 pts
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